Limonov (Emmanuel Carrère)

Limonov d'Emmanuel Carrere chez Folio

« Limonov » d’Emmanuel Carrère, publié en 2011 et récompensé par le prix Renaudot, retrace le destin incroyable d’Edouard Veniaminovitch Savenko, dit Limonov; tour à tour voyou, poète, majordome, soldat, dissident politique, cet homme insaisissable a traversé toute la seconde moitié du XXème Siècle et au-delà de son image controversée laisse un témoignage de ses années aventureuses dans une œuvre autobiographique abondante, publiée depuis les années 80.

L’histoire

Né en 1943 à Dzerjinsk, Edouard grandit à Kharkov et choisit très tôt le chemin de la délinquance. Emigré à New York en 1974, il commence à écrire et à fréquenter les milieux huppés; il poursuit son périple à Paris où il devient journaliste. Son goût pour l’aventure l’entraîne au cœur du conflit opposant bosniaques et croates dans les années 90. De retour à Moscou, il fonde le parti ‘national-bolchevique’ et ses activités le mènent en prison pendant quelques années.

Mon avis sur « Limonov »

Emmanuel Carrère excelle dans l’art de raconter les vies de personnages hors-du-commun. Basés sur des enquêtes approfondies, ses livres font aussi d’ordinaire une place notable à ses propres réflexions, souvenirs, interrogations. Toutefois dans « Limonov », l’auteur s’efface quelque peu (sans disparaître totalement), tant la matière est dense et l’ambition élevée; car au-delà du portrait de Limonov, Carrère s’attache à décrire avec force détails le contexte historique et politique dans lequel évolue son personnage. A la fascination suscitée par la destinée de cet homme vient s’ajouter l’intérêt créé par ce regard sur les évènements historiques des quarante dernières années (le conflit en ex-Yougoslavie, la Glasnost de Gorbatchev et l’ascension de Poutine). L’auteur porte un regard sans concession sur Limonov; loin d’une hagiographie, ce récit tente de démêler le vrai du faux, et laisse en suspens des questions non résolues. A défaut de lire l’intégralité de son œuvre, on gardera de Limonov l’image d’un homme obsédé par l’idée de devenir un ‘héros’, perpétuellement à rebours des thèses et opinions généralement adoptées, destiné donc à toujours demeurer un opposant, un dissident. J’ai beaucoup aimé ce livre, qui se lit aisément, comme une véritable odyssée, avec de multiples rebondissements et parfois une touche d’humour – et en particulier la fin, décrivant un Limonov ‘apaisé’ pendant ses années de prison. Et je me demande s’il restera dans les mémoires après sa mort comme un ‘aventurier rebelle’ ou simplement un écrivain.

Poursuivre la déambulation

Je vous recommande vivement ‘L’adversaire’ d’Emmanuel Carrère qui raconte la vie de Jean-Claude Romand, cet homme qui a pendant des années menti à toute sa famille avant de la massacrer, et qui, condamné à perpétuité, a été libéré sous conditions en juin dernier.
« Limonov » est parsemé de citations et d’allusions à des œuvres littéraires, ce qui contribue aussi grandement au plaisir de lecture. Il y est question d’Alexandre Dumas et de Jules Verne, de Knut Hamsun (voir à ce sujet ma chronique sur: ‘Que va-t-on faire de Knut Hamsun ?‘) mais aussi de Soljenitsyne et de très nombreux auteurs et poètes russes : Evtouchenko, Boulgakov, Mandelstam, Maïakovski, Platonov…ce qui donne une idée vertigineuse du chemin à parcourir pour connaître ‘un tant soit peu’ la littérature russe. Et pour ceux qui préfèrent le cinéma, sachez que Tarkovski et Mikhalkov font aussi des apparitions (discrètes) dans « Limonov » !

Extraits de « Limonov »

Ecoutez la lecture de la première page du livre :

« Pourtant, et bien que je passe mon temps à établir de telles hiérarchies, bien que comme Limonov je ne puisse pas rencontrer un de mes semblables sans me demander plus ou moins consciemment si je suis au-dessus ou au-dessous de lui et en tirer soulagement ou mortification, je pense que cette idée – je répète : ‘L’homme qui se juge supérieur, inférieur ou égal à un autre ne comprend pas la réalité’ – est le sommet de la sagesse et qu’une vie ne suffit pas à s’en imprégner, à la digérer, à se l’incorporer, en sorte qu’elle cesse d’être une idée pour informer le regard et l’action en toutes circonstances. Faire ce livre, pour moi, est une façon bizarre d’y travailler. »

« Le privilège que Saint Thomas d’Aquin déniait à Dieu, faire que n’ait pas eu lieu ce qui a eu lieu, le pouvoir soviétique se l’est arrogé, et ce n’est pas à George Orwell mais à un compagnon de Lénine, Piatakov, qu’on doit cette phrase extraordinaire: ‘Un vrai bolchevik, si le Parti l’exige, est prêt à croire que le noir est blanc et le blanc noir’. »

« En dehors des grandes villes et des milieux plus ou moins intellectuels, parler de Gorbatchev est une conversation de tout repos : on ne risque pas de s’engueuler, tout le monde le déteste. Cette pensée apaise un peu Edouard. »

Une réflexion sur “Limonov (Emmanuel Carrère)

  1. Pingback: Les hommes incertains (Olivier Rogez) | Cornelia

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s