La vallée de la Sinistra (Adam Bodor)

la vallée de la Sinistra d'Adam Bodor aux editions Cambourakis

« La vallée de la Sinistra » d’Adam Bodor a été publié en 1992, et réédité par les éditions Cambourakis en 2014. L’auteur situe son roman quelque part entre la Hongrie, la Roumanie et l’Ukraine, dans une zone montagneuse peuplée d’ours gourmands, d’oiseaux de mauvais augure, et d’un groupe d’humains arrivés là on ne sait comment, on ne sait pourquoi…

L’histoire

A la recherche de son fils adoptif, Bela Bundasian, un homme arrive un jour en vélo à Dobrin, un étrange village niché dans les Carpates. Tout en gardant le secret sur son objectif véritable, rebaptisé ‘Andreï Bodor’, il s’intègre rapidement dans la petite communauté et occupe divers emplois – tour à tour dispatcheur de la collecte de mûres, veilleur de morts, photographe…Dans ce coin perdu, rares sont ceux qui arrivent, et encore plus rares ceux qui repartent; seul le chauffeur de camion, Mustafa Mukkerman, passe une fois par semaine avec sa cargaison de porcs congelés, en direction des Balkans.

Mon avis sur « La vallée de la Sinistra »

Tout au long du roman, Adam Bodor brouille les pistes : l’histoire se déroule, certes, dans les Carpates, mais les noms de lieux résonnent bizarrement: entre le Pop Ivan, Punte Sinistra et le col de la baba Rotunda, le lecteur perd rapidement ses repères, d’autant plus que les personnages eux-mêmes sont rocambolesques et affublés de curieux patronymes : Elvira Spiridon, Hamza Petrika, Coca Mavrodin…On comprend néanmoins rapidement que l’ordre est maintenu par un(e) colonel tout-puissant(e), assisté(e) de ses ‘oisons gris’, et que tous les habitants se tiennent à carreau, s’acquittant scrupuleusement de leurs tâches (gardien d’ours, météorologue), et sous la menace permanente de la fièvre toungouze, maladie mortelle propagée par des oiseaux. Adam Bodor recrée ainsi un microcosme humain régi par un pouvoir autoritaire, où l’absurdité règne en maître, sans que personne ne semble s’en offusquer. A l’opposé de cette ordre kafkaïen, et malgré des conditions climatiques plutôt rudes, la nature déploie une beauté sauvage et fascinante, comme si elle représentait l’unique échappatoire, l’ultime preuve de l’existence d’une liberté dans cet espace ‘clos’ mais sans véritable frontière. « La vallée de la Sinistra » a ce goût doux-amer de nombreux romans d’Europe de l’Est, teintés d’un humour subtil permettant de passer sans encombre une critique bien réelle à l’égard de l’autoritarisme.
Accédez au site de l’éditeur : La vallée de la Sinistra, Cambourakis
Traduit du hongrois par Emilie Molnos Malaguti
Découvrez une autre chronique à propos de ce livre, sur le blog : Charybde

Poursuivre la déambulation

J’avais lu il y a quelques années un autre roman d’Adam Bodor, ‘La visite de l’archevêque’, qui s’attaque cette fois-ci à la religion, tout en conservant le même registre surréaliste, le même ancrage régional (les Carpates!), et la même créativité pour les noms de personnages !
« La vallée de la Sinistra » m’a aussi rappelé à bien des égards, mais en version ‘soft’ (sans trop de violence), l’univers volontiers glauque et sans repère d’Antoine Volodine, alias Lutz Bassman, notamment ‘Terminus radieux’ ou ‘Black Village’.

Extraits de « La vallée de la Sinistra »

Ecoutez la lecture de la première page du livre :

« Je m’aperçus qu’Elvira Spiridon, habituellement vive et souple comme sarment de vigne, mésange de braise et serpent de feu, boitillait, clopinait ce jour-là. J’en profitai aussitôt pour formuler un souhait : qu’elle ait une épine dans le pied et que ce soit moi qui la lui retire. Si sotte que fût ma prière, le Très-Haut l’exauça. »

« Semblables à des ailes languissantes, de grands paquets de chair, véritables fanons, pendaient aux épaules et aux omoplates, ceinturaient les hanches de Mustafa Mukkerman. Encore devait-on oser les mots pour parler d’épaules et de hanches à son propos. Il fallut longuement encourager les dobermans pour qu’ils acceptent d’aller flairer le chauffeur de pied en cap : les oisons gris durent les traîner par le collier l’un après l’autre; les chiens s’étaient littéralement braqués, Mustafa Mukkerman ne les intéressait pas du tout. »

« J’en étais au même point, à vrai dire, elle me manquait aussi. Je la plaçai devant moi, sur mes skis, et quand la forêt s’ébranla, à notre droite et à notre gauche, qu’elle glissa de plus en plus vite à contresens vers la clairière des gardes forestiers à la retraite, je déchirai la belle robe à coups de griffes et à coups de dents, je lacérai, tailladai au couteau mon pantalon empesé de ciment, jusqu’au moment où je sentis les fesses de velours se blottir à nouveau contre mon ventre. »

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