Dans le faisceau des vivants (Valérie Zenatti)

Dans le faisceau des vivants de Valérie Zenatti éditions de l'Olivier

« Dans le faisceau des vivants » est un ouvrage très personnel de Valérie Zenatti, qui relate ses émotions et souvenirs, suite au décès en janvier 2018 d’Aharon Appelfeld, très grand écrivain israélien dont elle a traduit en français la plupart des œuvres. Récit intimiste et émouvant, ce livre est aussi un vibrant hommage à un ami disparu.

L’histoire

Lorsqu’elle apprend la disparition d’Aharon Appelfeld, Valérie Zenatti est anéantie. Elle a d’abord besoin de silence, elle qui a fait des mots la substance même de son existence. Puis elle ressent l’envie de retrouver cet homme qu’elle a si longtemps côtoyé, dans ses rêves, ou par le visionnage des nombreuses émissions qui lui ont été consacrées. Point d’orgue de son deuil, elle décide de se rendre à Czernowitz, la petite ville ( désormais en Ukraine) où Appelfeld a grandi.

Mon avis sur « Dans le faisceau des vivants »

Le deuil est une épreuve, un passage douloureux entre l’avant et l’après. En trois parties bien distinctes, Valérie Zenatti nous fait partager la façon singulière dont elle a dit adieu au célèbre écrivain. Son récit très émouvant laisse entendre la voix de la traductrice, mais aussi celle de la romancière, de la lectrice, de l’amie. Et pourtant quelle ironie, puisque dans un premier temps, seul le silence lui permet d’absorber le choc de la disparition. Les évènements anodins, les sentiments surgissant en elle pendant cette période troublée sont transcendés par une langue parfaitement maîtrisée, cohérente, claire, vibrante; les phrases souvent longues, certaines magnifiques, sont comme la retranscription des pensées de la narratrice.
Elle fait revivre pour nous les personnages des romans d’Appelfeld, cite abondamment des passages de ses livres ou de ses interviews, raconte son enfance, sa déportation, son arrivée en Palestine à l’âge de treize ans – désormais, il adoptera l’hébreu. Au-delà de sa propre voix, elle souhaite une fois encore porter celle de l’homme qu’elle admire et respecte infiniment.
J’ai beaucoup aimé aussi la dernière partie, qui relate le voyage à Czernowitz, où elle se rend le jour de l’anniversaire d’Appelfeld, un mois après sa mort. Profondément émue, elle erre dans cette ville étrangère, en quête de signes et finira par trouver une forme d’apaisement.
Il n’est pas nécessaire de connaître l’œuvre d’Appelfeld pour aborder ce récit, laissez-vous simplement porter par les mots de Valérie Zenatti, et peut-être, comme moi, en finirez-vous la lecture avec un curieux sentiment de plénitude, d’accomplissement.
Ce livre a été récompensé par le Prix Essai 2019 de France Télévisions.

Accéder au site de l’éditeur : Dans le faisceau des vivants, Editions de l’Olivier
Découvrez aussi une autre chronique à propos de ce livre, sur le blog : Shangols

Poursuivre la déambulation

Plusieurs fois durant la lecture, j’ai pensé à ‘Hiroshima mon amour’, et j’ai entendu la voix d’Emmanuelle Riva dans le film se superposer à celle de Valérie Zenatti dans le livre. Il y est aussi question de mémoire, de silences, d’incantation, de peur, et d’un amour impossible. Le récit de Jorge Semprun, ‘L’écriture ou la vie’ m’est aussi revenu à l’esprit, à propos des traumatismes engendrés par l’expérience des camps de la mort.
Aharon Appelfeld était proche de Philip Roth, qui s’est éteint quelques mois plus tard, en mai 2018, et avait d’ailleurs fait intervenir Appelfeld dans son livre ‘Opération Shylock’. Vous pouvez ainsi le retrouver dans une trame romanesque !
Appelfeld a écrit plus de quarante recueils de nouvelles et romans ; ‘Le temps des prodiges’ et ‘Histoire d’une vie’ (prix Médicis étranger 2004) font partie de ses oeuvres les plus connues.

Extraits de « Dans le faisceau des vivants »

Ecoutez la lecture de la première page du livre :

« Je suis désolée pour vous, puis elle m’a dit avec une conviction et une gentillesse infinies, un savoir qu’elle semblait détenir spécialement pour me l’offrir ce matin-là : Il faut que vous alliez à Czernowitz, je suis sûre que ça vous fera du bien, ça vous ouvrira à quelque chose d’important, vous verrez, c’est une ville très inspirante. »

« Un petit bureau, une dernière page écrite, un stylo encore ouvert, des mots tracés à la main d’une écriture que je connais si bien, des lignes penchant de la droite vers la gauche, les derniers mots d’un écrivain sont déjà une relique, une adresse à ceux qui restent, ils ont sans doute la même importance que les millions de mots qu’il a écrits tout au long de sa vie mais ils prennent la valeur bouleversante de ce qui demeure interrompu et à jamais inachevé. »

« C’est une journée sans boussole, ou bien avec une dont l’aiguille ne cherche plus le nord puisque j’y suis, au nord, je suis dans le lieu qui m’aimante depuis des semaines, et sans doute secrètement depuis des années, j’aimerais que cette journée porte pleinement le nom d’Aharon, comme le silence dans lequel j’ai été depuis sa mort et jusqu’à ma venue ici, et que je ne suis pas sûre de parvenir à saisir, même si son absence ici aujourd’hui est moins douloureuse pour moi que partout ailleurs, même si mes sens sont à la fois curieusement en éveil et anesthésiés, et même si je m’interdis de le penser, je sais que j’attends qu’il se passe quelque chose. »

2 réflexions sur “Dans le faisceau des vivants (Valérie Zenatti)

  1. Il est vraiment intéressant de pouvoir confronter ses avis. J’ai lu le livre et je ne l’ai pas apprécié parce qu’il m’a mis mal à l’aise.
    Je l’ai perçu, si je le dis de façon caricaturale, comme une vision trop centrée sur l’auteur et pas sur l’écrivain. Quand je lis le commentaire, je pense qu’il faut le lire peut-être comme ça pour l’apprécier. J’ai eu comme l’impression d’assister à un envoutement, même si ce terme est un peu exagéré. Par exemple, être heureuse de s’identifier à une des étudiantes de l’écrivain ne m’a pas convaincu.
    Je pense que, ayant maintenant lu ta vision, je vais tenter une deuxième lecture. Merci !

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    • Bonjour, merci pour ton commentaire ! Il est vrai que j’ai moins accroché sur la seconde partie (citations d’Appelfeld), mais dans la première partie ( le deuil) et la dernière (le voyage) sont vraiment émouvantes. Pour info, je présente l’émission ‘Un livre, un jour’ à propos de ce livre, ce sera diffusé aujourd’hui (vendredi 12) vers 16H (sinon en replay ou sur le site France tv). C’était une belle expérience !

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