Noir sur Blanc ( Jun’ichirô Tanizaki)

noir sur blanc de jun'ichirö tanizaki éditions philippe picquier

« Noir sur Blanc » est un roman de Jun’ichirô Tanizaki, publié en 1928, que les éditions Philippe Picquier ont eu l’excellente idée d’exhumer l’année dernière. Inédit en France, ce texte à la construction vertigineuse concentre certains thèmes de prédilection de l’auteur : le crime gratuit, la séduction, les méandres psychologiques de l’homme victime de ses innombrables vices…

L’histoire

Mizuno vient tout juste d’envoyer son nouveau roman, ‘Jusqu’au meurtre’, à son éditeur. Subitement il réalise qu’il a par erreur remplacé le nom de son personnage principal (Kodama) par celui qui l’a inspiré (Kojima) et lui ressemble comme un frère. Or, dans le livre, Kodama est victime d’un crime gratuit, sans mobile. Profondément perturbé par cette bévue, Mizuno, à court d’argent, tente d’abuser son éditeur pour lui extorquer des fonds. C’est alors qu’il rencontre une femme fascinante, avec laquelle il passe un accord très particulier.

Mon avis sur « Noir sur Blanc »

Si vous aimez les mises en abymes, « Noir sur Blanc » devrait vous plaire: Tanizaki met en scène un écrivain, Mizuno, qui écrit un roman, ‘Jusqu’au meurtre’, dont il projette une suite intitulée ‘Jusqu’à ce que l’auteur de ‘Jusqu’au meurtre’ meure’ !!! On voit bien qu’une mécanique infernale est enclenchée, dont aucun ne sortira indemne.
Le portrait de Mizuno, censé incarner le double de l’auteur, n’est guère flatteur : paresseux, dépensier, menteur, engoncé dans une procrastination sans bornes, le personnage pourtant nous fait rire avec son désarroi et sa naïveté. Ses relations avec l’envoyé spécial de l’éditeur censé lui mettre le pied à l’étrier, Nakazawa, ou sa description très personnelle du malheureux Kojima donnent lieu à des passages comiques, qui viennent en contrepoint de ses errances oniriques à la poursuite de la femme mystérieuse, entre Tokyo et Yokohama.
Le style est très agréable, avec cette patine qu’on retrouve dans de nombreux romans du début du XXème siècle, mais au service d’une narration virevoltante, et en cela très moderne. On déroule en simultané les tribulations de Mizuno dans le vaste monde et ses incessantes élucubrations intérieures, quand fantasmes et stratagèmes mènent la ronde dans son esprit passablement embrumé. Et c’est ainsi que Tanizaki nous démontre la puissance des créations imaginaires de l’esprit sur la volonté et les agissements de nous autres, pauvres humains.
Traduit du japonais par Ryoko Sekiguchi et Patrick Honnoré
Accédez au site de l’éditeur : Noir sur Blanc, Editions Picquier
Découvrez aussi une excellentissime chronique à propos de ce livre, sur le blog : Welcome to Nebalia

Poursuivre la déambulation

Tanizaki fut un auteur extrêmement prolifique et je suis loin d’avoir tout lu ! Néanmoins, je vous recommande l’un de ses ouvrages les plus connus, ‘Eloge de l’ombre’, un essai dans lequel il brosse avec virtuosité les caractéristiques de l’art japonais, par opposition à l’esthétique occidentale. Côté fiction, ‘Le Coupeur de roseaux’ est un texte court, poétique, onirique – idéal pour découvrir l’immense Tanizaki et se donner l’envie, peut-être, d’aller plus loin.
Le héros velléitaire de « Noir sur Blanc » est un lointain cousin d’Arnold, l’anti-héros de ‘La dernière nuit’ d’Emmanuel Bove, paru en 1939…exclusivement centrés sur leurs états d’âme, ces hommes se laissent dériver et contemplent le gâchis qu’ils font de leur vie avec fatalisme et auto-dérision.

Extraits de « Noir sur Blanc »

Ecoutez la lecture de la première page du livre :

« C’était son rêve : écrire à une telle vitesse qu’il ne se souvienne même pas de ce qu’il avait écrit. Sauf que plus il forçait sur la vitesse, plus il butait sur les détails de l’expression, et il n’écrivait jamais une seule page complète sans en déchirer d’abord deux ou trois. »

« Je commençais à en avoir assez de ces geishas de bas étage, ces peinturlurées complètement anachroniques, et c’est justement à ce moment-là que cette femme me tombe du ciel. Il n’y a rien de plus essentiel pour un romancier que l’expérience…surtout l’expérience des femmes, eh oui. »

« L’article était assez parlant, les faits resteraient immuables. Cet individu vague et indistinct avait été effacé de ce monde. Néanmoins, chose étrange, l’irrévocabilité de cette réalité ne s’accompagnait en lui d’aucun sentiment de gravité particulière. »

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