L’île aux troncs (Michel Jullien)

l'île aux troncs de Michel Jullien aux éditions Verdier

« L’île aux troncs » est un court roman de Michel Jullien, paru chez Verdier. Quoi, vous ne connaissez pas Michel Jullien ? Moi non plus, je n’en avais jamais entendu parler – avant la découverte de ce livre, qui brosse le portrait des ‘samovars’, les vétérans russes de la Seconde Guerre Mondiale, amputés, déportés sur une petite île…un sujet tragique, presque sordide, traité dans un style absolument éblouissant.

L’histoire

Kotik et Piotr vivent avec leurs camarades d’infortune sur Valaam, une île plantée au cœur du Lac Ladoga, au Nord-Ouest de l’actuelle Russie. A l’un il manque deux jambes, à l’autre un bras et une jambe – ces deux-là sont inséparables et plutôt que de se laisser aller au désespoir, tirent leur énergie d’une bonne dose d’alcool et des projets qui les animent : d’abord, envoyer une lettre à Miterev, un haut-gradé censé influer favorablement sur leurs destinées, ensuite, aller retrouver la sublime Natalia, héroïne de l’aviation soviétique, ‘Sorcière de la nuit’ qui à elle seule peuple tous leurs fantasmes.

Mon avis sur « L’île aux troncs »

J’ai littéralement adoré ce livre : le sujet, vous en conviendrez, est a priori d’une totale austérité. Or Michel Jullien transforme cet univers claudiquant, désespérant, en un lieu où foisonnent et palpitent les histoires – et quelles histoires ! On rit beaucoup et de bon cœur aux aventures passées, présentes et imaginées des deux compères, auxquels on s’attache comme à de vieux amis, sans compassion, avec juste ce qu’il faut de fraternité. Le style est une pure merveille : certes, les phrases sont longues, mais il suffit de deux mots accolés pour générer des images d’une poésie ou d’une cocasserie irrésistibles.
Ce roman est une ode à l’amitié, et une leçon de courage et de survie, sans jamais pontifier. Un très grand et beau texte.

Lien vers le site de l’éditeur : L’île aux troncs, Verdier
Lisez une autre chronique à propos de ce livre sur l’excellent blog de Charybde : L’île aux troncs, Charybde

Poursuivre la déambulation

C’est suite à la lecture de ‘Kruso’, de Lutz Seiler, qui se déroule sur une île du nord de l’Europe, que j’ai été tentée par cette ‘Ile aux troncs’, un texte publié lui aussi chez Verdier. Et de fait, tous ces îliens ont bien des points communs, ils suivent un parcours similaire: fuir une situation délicate pour se réfugier dans une île, puis y créer une chaleureuse communauté humaine, avant d’envisager de la quitter par tous les moyens.
« L’île aux troncs » m’a également renvoyée à mes souvenirs de lecture de ‘Berlin Alexanderplatz’ (sans parler du visionnage de 13 heures du film éponyme de Fassbinder), et à l’histoire tragique et émouvante du fameux Franz Biberkopf, manchot, poivrot, amoureux fou de sa Mizzie…

Extraits de « L’île aux troncs »

Ecoutez la lecture de la première page de « L’île aux troncs »

« Ensuite, comme des serre-livres sans rien d’autre au milieu, deux adossés, deux roux, double souche en étai, jumeaux des heures, l’un se décrottant les ongles à la pointe du couteau, l’autre épuçant du doigt des groupes de caractères imprimés de longtemps sur une feuille de journal huit fois lue. »

« Restait le plus ardu : tituber droit, s’en revenir avec d’impayables précautions, marcher dans le noir, faire aller le balustre de béquille à travers les couloirs, tout un bazar, le litre plein calé sous le bras unique du Guillemot sans qu’il ne chutât, quelque chose d’autrement plus compliqué que l’art de la nage, le cylindre de verre coincé au creux de l’aisselle, franchir comme ça l’enceinte sur le dallage gelé, le pas chaloupé jusqu’aux dortoirs couplés. »

« Cela prendrait du temps, il imaginait un montage avec des paliers de plus-values. D’abord, convertir la vaisselle de bois en denrées, les denrées en un lot de laines et autres articles ferreux puis le tout en fauteuil. Il avait des réseaux, de l’entregent, sa jambe et du bagou avec quoi il arpentait les loges du monastère en voltigeur, toujours du tabac à offrir, une fiole à partager, du temps à consacrer, des palabres pour chacun, surveillant le marché des fardiers sans en avoir l’air tandis que Piotr sur son seuil cisaillait des morceaux de conifère, tout un ménage de bois accumulé. »

2 réflexions sur “L’île aux troncs (Michel Jullien)

  1. Pingback: Qui a tué l’homme-homard? (J.M.Erre) | Cornelia

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