Le sillon***

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« Le sillon » de Valérie Manteau a remporté le prix Renaudot 2018. Pari gagné pour Le Tripode qui en août, sur une pleine page du magazine Livres Hebdo consacré à la rentrée littéraire, annonçait sa décision de ne publier ‘QUE’ ce livre en septembre ! Il s’agit pourtant d’un récit déroutant, à la frontière entre l’auto-fiction et le récit documentaire, à la fois témoignage intime et plongée sans compromis au cœur de la Turquie d’hier et d’aujourd’hui.

L’histoire

Un peu par hasard, pour retrouver son amant turc, une jeune française se retrouve à Istanbul en 2015. On la suit dans ses déambulations, ses rencontres; on partage son étonnement, ses déconvenues; on comprend son besoin, parfois, de prendre le large. Progressivement un sujet pour un prochain livre s’impose à elle: elle découvre le destin de Hrant Dink, journaliste d’origine arménienne assassiné en 2007 devant le siège de son journal, ‘Agos’, un mot à la fois turc et arménien qui veut dire ‘sillon’.

Et je vous laisse découvrir les tenants et les aboutissants, rien ne sert de…divulgâcher!

Pourquoi le lire

Membre de l’équipe de Charlie Hebdo, traumatisée après les attentats de janvier 2015, Valérie Manteau a décidé de partir en Turquie, pour, selon ses propres termes, ‘se décentrer’. On ne s’étonnera pas alors que la vie de Hrant Dink trouve un écho profond en elle, dans la mesure où l’assassinat de Dink et l’attentat contre Charlie présentent des similitudes troublantes (ainsi, lors des funérailles de Dink en 2007, 100 000 personnes manifestaient aux cris de ‘Nous sommes tous des Hrant Dink’ – et en 2015, nous étions tous ‘Charlie’). S’instaure alors un réseau de passerelles entre la France et la Turquie d’aujourd’hui, elle-même reliée à son passé, mais aussi entre les réflexions d’une jeune femme confrontée au choc des cultures et les grands évènements qui font l’histoire de ces dernières années.
Il faut accepter de se perdre un peu dans ce livre, à l’instar de la narratrice qui n’a pas de repère dans cette ville, ni dans cette société turque en permanente évolution. On ne connaît pas tous les noms cités, et ce n’est pas si grave, puisque le message passe; Valérie Manteau nous ouvre la porte sur cet ailleurs au confluent de l’Europe et de l’Asie, nous invite à ouvrir les yeux sur les dérives d’un état qui peu à peu gomme la liberté d’expression, et enferme les opposants.
L’écriture est hardie, le récit au présent comme écrit dans l’urgence du moment, faisant fi de la ponctuation, multipliant les ellipses et les changements de perspective. Mais son ton reste plein d’humilité, son regard presque naïf et en tous cas toujours dans l’empathie. Si certains passages sont durs, voire anxiogènes, des respirations régulières nous sont offertes par des traits d’humour – souvent noir -, l’humour ‘politesse du désespoir’ comme le notait fort justement Chris Marker.

Pourquoi le Tripode n’a publié que ce livre à la rentrée littéraire

Voici l’annonce passée dans Livres Hebdo, en date du 22 août 2018.

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Poursuivre la déambulation

Dans « Le Sillon », la narratrice rencontre Asli Erdogan, romancière turque dont il a beaucoup été question en 2017; autorisée à voyager en Allemagne pour recevoir un prix, elle a été reçue en France par Françoise Nyssen, est passée par le plateau de La Grande Librairie, et vit désormais en exil à Francfort. On peut se procurer la plupart de ses œuvres chez Actes Sud, notamment ‘L’homme coquillage’ ou ‘Le bâtiment de pierre’.
Autre exemple (parmi tant d’autres) d’un artiste en train de payer cher son engagement pour la liberté d’expression, cette fois-ci en Russie, où le réalisateur Kirill Serebrennikov est toujours emprisonné ; son film ‘Leto’ a tout de même été projeté à Cannes et vient de sortir au cinéma – il fera l’objet de ma prochaine chronique (à retrouver ICI !) .

Extrait

« Je déchiffre laborieusement l’argumentaire en turc en même temps que Sara m’explique: neuf ans de violences conjugales, elle a tenté en vain d’obtenir une protection de la part de la police, et finalement elle a utilisé le pistolet qui la menaçait pour abattre son mari. A un micro qui lui demandait si elle regrettait, elle a simplement répondu : ‘Pourquoi faut-il toujours que ce soient les femmes qui meurent? Les hommes peuvent mourir un peu aussi.’ Epatante proposition. Sara se marre, ce pays rend les gens fous. »

« -L’oiseau s’est envolé. Souhaitons la même chose aux quatre-vingt millions de Turcs qui restent, gazouille l’écrivain bâtisseur Sevan Nisanyan sur Twitter, lui dont l’emblème est l’escargot, qui avait fait construire une tour dédiée ‘à la stupidité du gouvernement turc’, qui avait entrepris de réinvestir les anciens villages grecs abandonnés de la côte, près d’Ephèse, qui avait écopé de seize ans de prison et en aura bravement tiré trois et demi, avant de mettre les voiles en une évasion pleine de légèreté et d’ironie. »

« …depuis qu’il est en prison il paraît qu’il ne trouve rien d’autre à faire qu’écrire des romans d’amour. Comme si on pouvait encore se permettre d’écrire des romans d’amour! J’essaie de trouver en ligne trace de ces nouvelles transies que le supposé terroriste Demirtas serait en train d’écrire du fond de sa cellule. Je me console de la violence faite à ces esprits éclairés et sensibles en me disant que les prisons turques n’ont jamais été si bien fréquentées qu’aujourd’hui, et que sans doute s’y tiennent les plus pointus des salons littéraires d’Istanbul. »

3 réflexions sur “Le sillon***

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