Capitaine***

Capitaine-Adrien-Bosc

« Capitaine » est le second roman d’Adrien Bosc, après ‘Constellation’ sorti en 2014, qui avait remporté le Grand Prix du roman de l’Académie française. Cette fois-ci l’auteur nous convie à bord du bateau ‘Capitaine-Paul-Lemerle’, surnommé le ‘Pôvre Merle’, qui effectua en 1941 la traversée entre Marseille et New-York, avec 250 passagers à bord. Au terme du voyage, eux ont découvert l’Amérique, et nous, ‘pôvres’ lecteurs, une perle rare.

L’histoire

En 1941, les candidats à l’exil sont nombreux, et parmi les passagers du bateau, on compte pas mal de célébrités ; il sera notamment question de Claude Lévi-Strauss, Victor Serge, Anna Seghers, André Breton, Aimé Césaire, Germaine Krull. Très vite un ordre social se recrée dans l’espace clos du navire, sorte de Babel des mers où se mêlent des européens de tous âges, confessions religieuses, orientations politiques. Les préoccupations d’ordre matériel s’agrègent aux considérations intellectuelles : on observe l’équipage égorger un bœuf sur le pont, puis on va disserter sur les ‘rapports de l’œuvre d’art et du document’. Après quelques péripéties, on arrive à Fort-de-France, mais ce n’est qu’une étape vers New-York, ou l’Amérique du Sud.

Et je vous laisse découvrir les tenants et les aboutissants, rien ne sert de…divulgâcher !

Pourquoi le lire

On peut lire cet ouvrage comme un roman d’aventures, tant les descriptions sont évocatrices et les anecdotes, finement relatées. Or Bosc raconte une histoire véridique, il intègre ainsi des lettres ( de Lévi-Strauss à ses parents), ou des documents administratifs, et laisse transparaître la trame d’un récit où se conjuguent réalité historique, réflexions pertinentes et imagination -une imagination qu’on sent empreinte de respect et d’affection pour ceux qu’il décrit. En introduction et dans l’épilogue, il nous fait même partager son travail de recherche, et l’évident plaisir qu’il a eu à renouer les fils d’histoires disparues. Il évoque avec subtilité l’exil, le voyage (parenthèse entre le temps d’avant et l’inconnu après), le colonialisme, l’absurdité administrative, le hasard (figuré par le Jeu de l’Oie). J’ai beaucoup aimé ce livre, dont la langue, vraiment magnifique, rend vivante et attachante l’odyssée de ses personnages. Peu importe si vous connaissez ou non tous les noms, tous les lieux cités (comme moi, vous ferez connaissance!), embarquez-vous sans attendre à bord du ‘Pôvre Merle’, c’est bien d’une épopée littéraire qu’il s’agit.

Poursuivre la déambulation

En refermant le livre, on a bien sûr envie de partir pour les ‘Tristes Tropiques’ de Lévi-Strauss, de découvrir le texte d’André Breton ‘Martinique, charmeuse de serpents’ et de se laisser bercer par la poésie d’Aimé Césaire.
J’ai été touchée de recroiser fugitivement dans ce récit Baptiste Cyparis, l’unique survivant de l’éruption de la montagne Pelée en Martinique en 1902, et cela m’a rappelé le grand plaisir que j’avais eu à la lecture de ‘Les larmes de Saint Laurent’.
Quant à l’arrivée à Ellis Island, elle évoque bien sûr le roman de Gaëlle Josse ‘Le dernier gardien d’Ellis Island’, que je vous recommande également.

Extrait

« C’était une blague, une escroquerie de la pire espèce, une singerie d’armateur, un cargo bon pour la casse bombardé fleuron d’une flotte de pantomime. On n’oserait pourtant se plaindre avant d’être en mer, les places se monnaient, et l’on sait bien qu’accepter l’incertain est l’ultime pari sur la vie. En file indienne sur la passerelle, la procession de bardas et de valises débarrassait la scène de son drame, les Russes en fuite le disputaient aux Espagnols en exil, l’ethnologue au poète, les militants du KPD aux renégats soviétiques et le chat roux à la petite fille. Le décor planté, trente jours en mer troqueraient bien ce cercueil pour une malle aux trésors. »

« Qu’emporte-t-on dans l’instant ? Quand il faut, du jour au lendemain, plier bagage et laisser son monde derrière soi sans espoir d’y revenir. L’objet le plus précieux et pour lequel on rebrousserait chemin en dépit du danger, ou monnaierait à son voleur le rachat de son larcin ? Aurait-on conscience de l’irréversible ? Aurait-on l’intuition immédiate de cet objet ? C’était une question obsédante pour Anna Seghers ; s’y jouait, disait-elle, au-delà de l’idée convenue de possession, dans le feu de l’action, une part de vérité, ce qu’on ne peut cacher. Confus dans son esprit, c’était pourtant crucial. Une machine à écrire, un acte de propriété, un tableau, un bijou, une photographie, une montre, une lettre, un coquetier, qu’importe l’objet sauvé. Si l’on devait, au seuil de l’exil, n’en choisir qu’un, lequel serait-ce ? Elle imaginait que l’inventaire des deux cent cinquante objets des deux cent cinquante passagers serait un réservoir de nouvelles, retracer le parcours de chacun camperait une épopée collective. »

« L’arrivée du paquebot dans le port de Ciudad faisait les gros titres en une de l’édition du 24 mai de La Nación. Sur une page entière, s’affichait la liste des passagers, avec leurs noms, nationalités et qualités. Et ceux hier encore qui n’étaient que parias, sans-grade, fuyards et lâches, voyaient en caractères d’imprimerie, frappés sur le papier à l’encre, dans le quotidien de la Nation, leurs noms et professions réhabilités ; on y découvrait alors, preuve supplémentaire de l’immense richesse de la cargaison, un inventaire de leurs métiers, comme l’image arrêtée d’un monde en fuite, déjà disparu, l’Europe des années 30. Un urologue viennois, des écrivains allemands, un industriel belge, des ambassadeurs et ministres espagnols, un peintre cubain et un ingénieur tchèque, tous pompeusement présentés, heureux de lire à nouveau en lettres capitales : Profesor, Excellentissimo, Don et Doña, Doctor.« 

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