Kruso**

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« Kruso » de Lutz Seiler, paru aux éditions Verdier, est un livre étrange. L’action se situe en 1989, durant les derniers mois avant la chute du Mur, principalement sur l’île d’Hiddensee, qui existe bel et bien, et certaines caractéristiques du personnage principal, Ed, sont directement inspirées de la vie de l’auteur. Mais ce roman se libère en fait bien vite de l’emprise du réel pour se projeter dans une dimension résolument onirique et poétique. 

L’histoire

Suite au décès de sa compagne, Ed, un jeune homme est-allemand, décide de partir tout au nord du pays, sur l’île d’Hiddensee, où vit une curieuse communauté mêlant intellectuels, artistes et candidats à l’émigration clandestine. Là, il devient plongeur dans un hôtel-restaurant, ‘Zum Klausner’,  et s’intègre petit à petit aux multiples rituels qui scandent l’existence des îliens. Il devient l’ami du mystérieux et charismatique Krusowitsch, dit ‘Kruso’, lui-même marqué par la disparition inexpliquée de sa sœur.

Et je vous laisse découvrir les tenants et les aboutissants, rien ne sert de…divulgâcher !

Pourquoi le lire

Dès qu’Ed aborde sur l’île, le récit devient impalpable, insaisissable. Les mots et les phrases se suivent et méritent un temps d’arrêt pour en percevoir toute la beauté subtile. Il faut donc du temps pour entrer dans cet univers très particulier, concentrique : en son cœur, on trouve Ed, un personnage attachant, singulier, qui dialogue avec son ‘renard’, écoute d’une oreille distraite la radio, et découvre les vertus du travail acharné, de l’amitié, de la poésie; on découvre ensuite Kruso, le grand ordonnateur, respecté de tout ‘l’équipage’ hétéroclite et pittoresque du ‘Klausner’, un petit monde en soi, enchâssé dans la perspective plus large de l’île. Dès lors, on assiste à un mouvement de flux (arrivée des touristes, des potentiels migrants) et de reflux (suite au départ des uns et des autres) – la mort étend son voile ici, tandis que la liberté, timidement, émerge ailleurs.
Je n’ai malheureusement pas réussi à apprécier pleinement ce livre, qui s’étire en longueur et laisse trop de questions en suspens ; en quelque sorte, je me suis perdue dans les brouillards de l’île et je n’ai plus trouvé la porte de sortie. Dommage.

Poursuivre la déambulation

Il y a quelques années est paru ‘ Quand la lumière décline’ d’Eugen Rugen, qui retrace le destin d’une famille est-allemande sur 4 générations, des années 50 à 2001. J’ai gardé un très bon souvenir de ce livre touchant, qui évoque avec une grande sensibilité le passage du temps, les souvenirs, la vieillesse.
Par sa portée poétique, ‘Kruso’ m’a aussi rappelé certains romans japonais, comme par exemple ‘Le coupeur de roseaux’ de Junichiro Tanizaki, mais aussi les circonvolutions intérieures, entre passé et présent, du héros de ‘Géométrie d’un rêve’ d’Hubert Haddad.

Extrait

« Ed trimait et exsudait de son corps ce qui lui restait de pensées et de sentiments. Il travaillait jusqu’à atteindre le fond solide d’une vraie fatigue et, tant qu’il y restait, il se sentait pur, délivré de lui-même et de son malheur; il n’était ni plus ni moins qu’un plongeur qui tenait passablement sa position dans le chaos. »

« Ils faisaient partie d’un équipage qui défendrait son bateau jusqu’au bout, c’était certain, ils mobiliseraient tout leur savoir-faire, leur audace en matière de restauration, et toutes les capacités dont ils disposaient en vertu de leur passé universitaire ou artistique. En réalisant l’impossible, par cette action immense ou chaotique, ils satisfaisaient manifestement à ce code de l’honneur dont Kruso avait parlé. Ce code qui qui liait entre eux les Esskaas. Une folie particulière dont l’essence se composait de restauration et de poésie leur permettait de maintenir leur arche hors de l’eau, jour après jour. Et de sauver l’île à la dérive. »

« Et tandis que la naufragée s’enveloppait dans ce drap vieux d’au moins cent ans et se dressait au milieu de la plonge comme le produit d’un long rêve tenace, Ed comprit enfin: tous ces naufragés étaient des pèlerins, des pèlerins en pèlerinage vers le lieu de leurs rêves, le dernier lieu de liberté à l’intérieur des frontières – Kruso l’avait dit exactement ainsi, et lui-même n’était pas plus qu’un assistant, un genre d’homme de peine sur ce chemin. »

 

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