Les Frères Sisters***

 

« Les Frères Sisters », le roman de Patrick deWitt vient d’être adapté au cinéma par Jacques Audiard, et a remporté un Lion d’argent à la Mostra de Venise! Deux frères, deux chevaux – puis deux duos d’hommes dissemblables, et deux versions d’une même histoire, tout ceci méritait bien une double chronique, littérature/cinéma.

L’histoire

Charlie et Eli Sisters sont des tueurs professionnels, envoyés dans l’Ouest américain par le mystérieux ‘Commodore’ pour supprimer un certain Hermann Kermit Warm, chercheur d’or de son état. Voici donc nos sinistres héros chevauchant par monts et par vaux, mais cahin-caha, car l’un prend régulièrement des cuites mémorables alors que l’autre multiplie les petits bobos – sans parler de Tub, le cheval d’Eli, qui est dans un état pitoyable. Au fil de leur périple, les frères Sisters rencontrent toutes sortes de personnages plus ou moins amicaux, et traversent mille périls. Ce n’est encore rien comparé à ce qui les attend, lorsqu’enfin ils dénichent Warm.

Et je vous laisse découvrir les tenants et les aboutissants, rien ne sert de…divulgâcher !

Pourquoi le lire / le voir

Dans le livre de deWitt, le narrateur est Eli, certainement le plus futé et en tous cas le plus sensible et le plus généreux des deux frères. Il observe et dépeint les événements avec un mélange de candeur et de détermination. Il est un peu le ‘maillon faible’ dans un cycle perpétuel de chamailleries et de rabibochages, dignes d’une cour de récré. Car ces terribles bandits à la gâchette facile ne sont somme toute que des gamins, unis par les liens du sang, un sang pourri par l’atavisme paternel. Les situations comiques ou absurdes se succèdent rapidement, pour le plus grand plaisir du lecteur, et on assiste finalement à une quête initiatique, certes empreinte de violence, mais où la cupidité et l’impunité laissent progressivement la place à des valeurs plus respectables : l’empathie, le partage. Quelques scènes d’action sont décrites de façon incroyablement ‘cinématographique’, et il n’est vraiment pas surprenant que ce livre soit maintenant adapté au cinéma.
Le film d’Audiard est globalement fidèle au livre, avec un casting de comédiens parfait (Joaquin Phoenix, John C.Reilly, Jake Gyllenhaal). La surprise vient de la musique (Alexandre Desplat), du rythme lent malgré l’enchaînement des événements, et de l’espace laissé pour des dialogues ciselés, où il est souvent question des mots, de leur sens, de leur portée. Audiard montre aussi la fin d’une époque, celle des desperados et des chercheurs d’or au cœur de la nature, qui laisse la place à un ordre nouveau, citadin, grouillant, et portant déjà en lui les prémices de futurs désastres écologiques.

Poursuivre la déambulation

La conquête de l’Ouest et la ruée vers l’or ont toujours été des sources d’inspiration puissantes pour les créateurs de fiction, en particulier au cinéma.
J’aime beaucoup l’idée de réinventer à l’infini le genre du western, et quelques réalisateurs ont tenté l’aventure avec succès ces dernières années : Quentin Tarantino avec ‘Django Unchained’ puis ‘Les Huit salopards’, les frères Coen avec ‘True Grit’ et bientôt ‘La balade de Buster Cruggs’.
David Mackenzie dans ‘Comancheria’, sorti en 2016, renverse le paradigme en mettant en scène deux frères, qui deviennent braqueurs de banque pour rembourser un prêt et éviter la saisie de leur maison: les vrais méchants ne sont dès lors plus les bandits, mais bien les institutions financières malhonnêtes qui arnaquent les pauvres gens. 

Extrait

 » – La Providence n’a rien à voir là-dedans. Un Indien a trop mangé et en est mort. Voilà pourquoi la chance m’a souri. Ce que je veux dire, c’est que si tu as accepté qu’on se débarrasse de Tub, c’est seulement parce que cela t’arrangeait financièrement.
– Je suis donc et saoulard et radin.
– C’est qui qui ressasse, maintenant ?
– Un radin saoulard. Tel est mon triste sort.
– Tu n’es jamais content. »

« Malgré son physique frêle, c’était une véritable beauté avec ses yeux couleur de jade et ses cheveux dorés qui lui tombaient jusque dans le bas du dos. Enhardi par l’eau-de-vie et la crétinerie qu’elle engendre, je la regardai fixement jusqu’à ce qu’elle ne pût m’ignorer et me lançât un sourire charitable. Je lui fis un clin d’œil et elle eut encore plus pitié de moi. Elle traversa le salon pour partir, sans me quitter des yeux. Elle sortit et je restai à observer la porte qu’elle avait laissée entrouverte. »

« Je me rendis compte que ma lèvre tremblait; je me sentais si profondément blessé ce matin-là, à voir mon frère sur sa belle monture, sachant qu’il ne m’aimait pas comme je l’avais toujours aimé et admiré; la lèvre tremblante, je me mis soudain à hurler tant et si bien que les passants s’arrêtèrent et y allèrent de leurs commentaires. »

4 réflexions sur “Les Frères Sisters***

  1. Pingback: Edition spéciale : Déambulations au Festival America | Cornelia

  2. Je n’ai pas eu la chance de lire le livre mais j’ai vu aujourd’hui le film de Audiard et j’ai adoré. Tu le dis très bien, les acteurs sont formidables. On s’attache aux personnages.. ils ont tous leur complexité. A mon sens, c’est un grand film ! bravo pour ton blog que je découvre par la même occasion. Excellente soirée 🙂

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  3. Pingback: Le monstre des Hawkline*** | Cornelia

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