Un monde à portée de main***

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Paru chez Verticales, « Un monde à portée de main » est le dernier roman de Maylis de Kerangal, qui nous fait partager le destin de Paula Karst, une jeune femme devenue ‘peintre en décor’. Après l’exploration de l’univers hospitalier et du corps humain dans ‘Réparer les vivants’, la romancière s’empare de la nature avec son incroyable diversité minérale, végétale, et animale, et confie à Paula la tâche harassante de nous la rendre, avec ses pinceaux, en trompe-l’oeil, dans toute sa splendeur originelle.

L’histoire

Paula Karst, une fille ‘moyenne, protégée, routinière, et pour tout dire assez glandeuse’, décide de devenir peintre en décor. Dans une école spécialisée à Bruxelles, elle s’initie à l’art de reproduire les marbres, les bois, les matières, et lie connaissance avec Kate, une écossaise, et Jonas, qui partage son minuscule appartement bientôt transformé en atelier. L’apprentissage est rude, intense, mais une fois diplômée, très vite, la jeune femme est contactée pour un premier chantier.

Et je vous laisse découvrir les tenants et les aboutissants, rien ne sert de…divulgâcher !

Pourquoi le lire

Si l’on peut regretter que le scénario ne recèle pas véritablement de surprise, c’est évidemment le style précis, exigent, singulier de Maylis de Kerangal qui constitue la matière brute de ce roman. Certains ne l’apprécieront pas, peut-être à cause des phrases jugées trop longues, ou du vocabulaire trop recherché, mais pour ma part j’en sors comme toujours éblouie. La romancière aime les mots avec passion, elle nous emporte dans un tourbillon de noms évocateurs de couleurs, de roches, de bois ; elle s’attarde volontiers sur un instant qu’elle décompose avec minutie, ou un lieu, dont elle prend soin de retracer l’histoire. Elle nous entraîne ainsi des studios de Cincecittà (symboles par excellence de l’illusion cinématographique), à la grotte de Lascaux (aux sources de l’art occidental). Elle rend palpitante cette aventure de reconstruction du réel, qui est le travail de Paula, et qui, bien sûr, est aussi la mission de l’écrivain. On voit alors s’amorcer une réflexion plus globale sur le vrai et le faux, l’authentique et la copie, la réalité et la fiction, la création et la re-création. Et on peut même y décrypter un questionnement bien actuel : à l’instar de la grotte de Lascaux, créée, et recréée à plusieurs reprises, faudra-t-il un jour se résoudre à n’entrevoir que des fac-similé d’une nature qui peu à peu se dérobe à nos yeux ?

Poursuivre la déambulation

Je suis ravie d’avoir ici l’occasion de vous inciter à lire les autres ouvrages de Maylis de Kerangal, qui fait partie de mes auteurs favoris : ‘Réparer les vivants’, l’un des plus récents, a connu un grand succès, et a été adapté au cinéma malgré un thème difficile (la transplantation cardiaque); je vous recommande aussi ‘ Tangente vers l’Est’ (voyage à bord du Transsibérien), ‘Naissance d’un pont’ (où il est bel et bien question…de la construction d’un pont) et ‘Corniche Kennedy’ (sur les défis adolescents).
A propos de trompe-l’oeil, j’ai découvert récemment l’œuvre tout à fait singulière d’un peintre flamand du XVIIème siècle, répondant au doux nom de Cornelis Norbertus Gysbrechts, dont de nombreux tableaux sont présentés au Statens Museum for Kunst de Copenhague. En voici un exemple…étonnant !

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Extrait

« Elle a beau se tenir à moins d’un mètre de Paula, sa voix semble venir de loin, de l’intérieur des murs, et engendrer un écho quand elle énonce sans préambule : mademoiselle Karst, devenir peintre en décor demande d’acquérir le sens de l’observation et la maîtrise du geste; autrement dit l’œil – à cet instant Paula se souvient qu’elle n’a que trop tardé à ôter ses lunettes – , et la main – la femme ouvre une paume, signant sa parole. Silence. »

« A présent, Jonas se tait. Il a épuisé sa parole et ses traits s’affaissent. La carrière est à nouveau figée, semblable à un décor de théâtre après la représentation, une fois que l’histoire a eu lieu, une fois que les choses ont été dites, vécues, et que le verbe s’est fait la malle. »

« De la vie suinte aux jointures des studios. Des aperçus de coulisses chargent le pas des portes. La qualité de l’air y est différente, agitée, vibratile – le bourdonnement d’une ruche active avec trafic intense devant l’orifice noir, abeilles en vol stationnaire, file d’attente, va-et-vient, engouffrements, expulsions -, et plus elle s’en approche, plus Paula devient fureteuse, prompte à intercepter ce qui entre et sort de ces bâtiments comme les traces indicielles de ce qui se joue à l’intérieur ;… »

2 réflexions sur “Un monde à portée de main***

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