Trois fois la fin du monde***

Trois fois la fin du monde

« Trois fois la fin du monde » est le dernier roman de Sophie Divry. Après ‘Quand le diable sortit de la salle de bains’, qui racontait les déboires d’une jeune femme au chômage, Divry choisit cette fois-ci un personnage principal masculin, Joseph Kamal, qui voit son univers s’écrouler à trois reprises, le forçant à chaque fois à s’adapter, pour relever la tête, et malgré tout, continuer à vivre.

L’histoire

Joseph est un gentil garçon qui a mal tourné : entraîné par son frère Tonio dans un braquage qui s’est terminé en fiasco, il se retrouve en prison. Reclus, déprimé, stressé, Joseph n’adopte pas toujours les bonnes stratégies dans l’enfer carcéral ; un peu naïf, pas très costaud, il parvient toutefois à faire son trou. Jusqu’au jour où, dans des circonstances exceptionnelles, il retrouve la liberté. Mais sa nouvelle vie ne sera pas de tout repos.

Et je vous laisse découvrir les tenants et les aboutissants, rien ne sert de…divulgâcher!

Pourquoi le lire

Le récit est centré sur le personnage de Joseph, dont le témoignage pris sur le vif alterne avec la voix d’un ‘narrateur’. La première partie en prison, racontée par Joseph, est brutale; survivre est un combat, et les hommes, qu’ils soient détenus ou gardiens, rivalisent de férocité. Plus tard Joseph se cache au cœur du Lot dans une solitude absolue, et doit subvenir à ses besoins par ses propres moyens. A la noirceur du centre pénitentiaire, s’opposent la beauté sidérante de la nature, le rythme paisible des saisons, la force du renouveau – en restant au plus près de ses réflexions intérieures, formulées dans un style de plus en plus simple et centrées sur des préoccupations de plus en plus basiques, on sent Joseph se transformer, et aussi, curieusement, on observe un fossé se creuser avec le ‘narrateur’ qui garde la distance pour aplanir ou magnifier les évènements, là où Joseph, lui, réagit avec ses tripes. Oui, il devient une sorte de Robinson des temps modernes, à ceci près que Robinson cherchait désespérément à reprendre contact avec ses semblables, alors que Joseph préfère garder ses distances. Il fait donc l’expérience de la liberté, mais reste condamné à la solitude à perpétuité. Dans ce livre, Sophie Divry nous révèle de nouvelles facettes de son talent : descriptions minutieuses d’univers radicalement différents, évolution toute en finesse de la psychologie du personnage, prises de parole pertinentes du narrateur; et comme souvent chez cette auteure, se pose en filigrane la question de la relation à autrui. Elle n’offre pourtant pas le confort d’une solution pérenne à son personnage, qui sera pris d’abord dans la meute hostile des prisonniers, avant de crever de solitude, malgré la compagnie attachante d’un mouton baptisé Chocolat, et d’une adorable chatte rousse.

Merci encore à Netgalley pour m’avoir fait découvrir ce texte.

Poursuivre la déambulation

Babelio a publié récemment une interview de Sophie Divry à propos de ce livre (par ICI)Dans son magnifique roman  ‘Dans la forêt’, Jean Hegland brosse le portrait de deux sœurs, qui elles aussi, doivent survivre dans un monde chaotique, privé d’électricité, en récupérant tout d’abord les vestiges d’un confort révolu, puis progressivement poussées à créer par elles-mêmes les moyens de leur subsistance.
Côté cinéma, j’ai beaucoup repensé au film de Jacques Audiard, ‘Un prophète’, en lisant la séquence qui se déroule en prison, et ensuite, ce sont les images de ‘Into the Wild’ de Sean Penn qui me sont revenues en mémoire.

Extrait

« Après avoir fureté, inspecté les étagères, emportant de quoi manger, il donne mentalement un nom à la maison. La Villa du Psychopathe (un chasseur), la Maison des Enfants (beaucoup de jouets), la Bibliothèque (gavée de livres), la Petite Ferme (des confitures, de la farine, un potager), la Grande Ferme (nombreux outils, autre potager à arroser)… À force, pour ne pas s’embrouiller, il note dans un cahier ce qu’il reste comme provisions à l’intérieur de chaque maison.
Il est instinctif. Il se jette sur les Haribo qu’il trouve dans les placards.
Il ne s’attarde pas, les maisons ressemblent trop à des tombes. Il rentre avec sa torche électrique, en essayant de ne pas l’allumer trop souvent. Le rat est nyctalope. »

« C’est vrai, on s’en fout.
Tant que moi, je me comprends.
D’ailleurs, l’année prochaine, j’ai qu’à supprimer la journée du 24 décembre si elle m’angoisse, et passer directement à la suivante.
C’est vrai, ça, pourquoi je m’emmerde ? Je peux supprimer des journées ! »

« Ce n’est pas leur monde qui est détruit, c’est lui qui a disparu.
Dans les milliers de feuilles qui tombent autour de lui, il a disparu.
Dans la vigne vierge qui s’empourpre autour de la grange.
Dans les lianes qui bouchent les sous-bois où il passait.
Il a disparu, peut-être dans la pluie. Dans le vent qui souffle et décroche les feuilles mourantes.
Dans les couleurs – ambre, rouge feu, argent, jaune paille, bleu même – des lichens qui ornent les pierres. »

2 réflexions sur “Trois fois la fin du monde***

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