Les petites chaises rouges ***

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« Les petites chaises rouges » d’Edna O’Brien vient de sortir en Livre de Poche. Le titre fait référence aux 11541 chaises rouges qui ont été disposées à Sarajevo en 2012, en hommage aux victimes lors du siège de la ville, vingt ans plus tôt. Pourtant, le roman ne traite pas frontalement de la guerre en Bosnie; l’auteure s’inspire, pour le personnage de Vladimir Dragan, de la figure de Radovan Karadzic, surnommé le ‘boucher des Balkans’, dont la cavale a duré 13 ans, avant son arrestation et sa condamnation par le tribunal de La Haye à 40 ans d’emprisonnement pour génocide et crimes contre l’humanité.

L’histoire

Cloonoila est une petite bourgade tranquille dans l’ouest de l’Irlande. Survient un certain Vladimir Dragan, homme mystérieux, charismatique, qui ouvre une cabinet spécialisé dans les médecines alternatives et ne tarde pas à construire sa renommée auprès de la communauté locale. Fidelma, une femme mariée qui n’a jamais pu avoir d’enfant, succombe à ses charmes. Mais Vladimir Dragan est en fait recherché pour avoir commis des exactions dans son pays d’origine : il est reconnu et arrêté, à la stupéfaction générale. Et Fidelma, enceinte, commence sa descente aux enfers.

Et je vous laisse découvrir les tenants et les aboutissants, rien ne sert de…divulgâcher !

Pourquoi le lire

J‘ai été vraiment fascinée par la personnalité duale de Vladimir Dragan, cet homme doux en apparence, mais en réalité monstrueux et fatalement séducteur, manipulateur et prédicateur. Toutefois, Fidelma est bien le personnage central du roman; Edna O’Brien réussit le magnifique portrait d’une femme au destin véritablement poignant. Elle lui donne parfois la parole, tout comme elle convie de nombreux personnages à témoigner de leur histoire, avec leurs mots, avant de reprendre le cours de la narration. L’auteure démarre son roman par une première partie assez romantique, empreinte de la beauté sauvage des paysages d’Irlande et des émotions contradictoires de Fidelma. Par contraste, la seconde partie est beaucoup plus sombre, car on plonge avec Fidelma au cœur d’une humanité déracinée et lacérée -physiquement et moralement-; j’avoue que certains passages sont difficilement supportables. Le texte atteint alors une dimension universelle, en se faisant le porte-parole de tous les ‘damnés de la terre’. On ressort donc de cette lecture un peu sonné, et plus que jamais conscients de la nécessité du souvenir, des commémorations, telles ces petites chaises rouges qui sont aussi un hommage aux victimes dites ‘collatérales’ et anonymes de tous les cinglés sanguinaires.

Poursuivre la déambulation

Peut-être parce qu’il est encore récent, le conflit en Bosnie reste un sujet rare en littérature et au cinéma. Toutefois, je vous signale une série de clichés pris à Mostar et au Kosovo, entre 1993 et 1999 par le photographe James Nachtwey, dont la Maison Européenne de la Photographie propose actuellement une rétrospective intitulée justement ‘Memoria’. Chacun pourra ensuite réfléchir au rôle complémentaire des images brutes, prises sur le vif,  parfois insoutenables, et des mots, de la fiction, plus à distance des évènements.
Enfin, je vous recommande le film ‘Djeca – Enfants de Sarajevo’ de la réalisatrice Aida Begic, qui dépeint l’existence de deux jeunes gens, orphelins de la guerre de Bosnie, dans une banlieue de Sarajevo – Prix spécial du jury dans la section Un Certain Regard au Festival de Cannes 2012.

Extrait

« Puis c’est André, le Polak. Il toussote, s’excuse de son anglais et commence très sérieusement. ‘ Dans ma petite ville, ils disent Irlande bon pays, bon salaire. Sans abri depuis un mois quand j’arrive à Dublin. Vais dans un refuge, puis un autre et encore un autre, et demande : s’il vous plaît, je peux passer la nuit ici ?’. »

« Un autre incident qui a retenu l’attention du monde, c’est cette fillette de douze ans à bicyclette, insouciante, qu’un obus a frappée, et dont le sang s’est répandu, leitmotiv de pétales rose rouge sur la neige jaunâtre décolorée. Oui, cela a retenu l’attention du monde extérieur, et des intellectuels étrangers se sont regroupés pour monter En attendant Godot, histoire de redonner le moral à la population. »

« Une pensée triste m’est venue un jour. Si cette envie de torturer et de tuer était là depuis longtemps, même quand on était amis. Mon frère essaie de me pousser à en parler, mais je peux pas. Je lui dis que je sens rien, pas de douleur, pas de blessure, pas de vengeance, enfoui dans des limbes à moi. Il est empli de haine. Il voit que j’ai pas la haine et il peut pas me pardonner ça. »

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