Eugenia***

Eugenia 2

Avec « Eugenia », publié chez Julliard, Lionel Duroy évoque certaines des heures les plus sombres de l’Histoire de la Roumanie, avant et pendant la Seconde Guerre Mondiale, dont le tristement célèbre pogrom de Jassy. Comment un frère et une sœur, issus de la même famille, peuvent-ils en arriver à se haïr ? Comment des villageois peuvent-ils assassiner leurs voisins, sous le seul prétexte qu’ils sont juifs ? L’auteur n’apporte pas de réponse, mais nous livre le témoignage glaçant d’une époque qu’on souhaiterait révolue pour toujours.

L’histoire

Eugenia, dite Jana, grandit dans la petite ville de Jassy, en Roumanie. Son frère aîné Stefan s’engage dans la Garde de Fer, mouvement fascisant et anti-sémite; Jana devient étudiante à Bucarest. Elle y rencontre Irina Costinas, professeur communiste, et Mihail Sebastian, un écrivain juif dont elle tombe amoureuse. Devenue journaliste, elle couvre les évènements politiques qui secouent son pays à la veille de la seconde Guerre Mondiale. De retour à Jassy, elle est témoin du pogrom de fin juin 1941. Profondément choquée, elle cherche à comprendre ce qui peut pousser des gens en apparence ordinaires à se transformer en bourreaux.

Et je vous laisse découvrir les tenants et les aboutissants, rien ne sert de…divulgâcher !

Pourquoi le lire

Ce roman raconte de façon extrêmement précise et documentée les innombrables revirements politiques de la Roumanie à la fin des années 30, et fait le récit détaillé, parfois insoutenable, du pogrom de Jassy, dont le bilan s’élève à plus de 13 000 morts en quelques jours. J’ai trouvé vraiment intéressant de découvrir ce pan de l’Histoire avec lequel je n’étais pas familière : la position impossible de la Roumanie prise en tenaille entre l’Allemagne et la Russie, et la montée inexorable de l’anti-sémitisme jusqu’au dénouement d’une violence inouïe lors du pogrom de Jassy.
Mais ce livre est aussi un formidable portrait de femme ; Jana fait preuve de beaucoup de courage, voire même d’inconscience,  en allant se jeter régulièrement dans la gueule du loup, et en affirmant haut et fort ses opinions. Ce personnage fictif est ici confronté à de nombreuses figures historiques, on croise ainsi Cioran, Mircea Eliade, Ionesco, Malaparte… Son amant, l’écrivain et dramaturge Mihail Sebastian, dont le journal est cité à plusieurs reprises, a aussi vécu à cette période; malgré la menace quotidienne, il a préféré rester à Bucarest dans des conditions de vie très difficiles, se cachant, et poursuivant l’écriture, qui était sa raison de vivre.

Rencontre avec l’auteur

J’ai eu le plaisir d’échanger quelques mots avec Lionel Duroy, lors du Salon du Livre 2018. Et voici sa dédicace pour Cornelia :

EPSON MFP image

 

Poursuivre la déambulation

Pour en savoir davantage, vous aurez peut-être envie de lire le Journal de Mihail Sebastian qui est paru chez Stock en 2007. L’ouvrage ‘Le pogrom de Jassy’ de l’historien Radu Ioanid, chez Calmann-Levy (2015), présente des photographies ainsi que des témoignages du drame. Enfin, vous pouvez réécouter l’émission de France Culture sur ce sujet, avec Isaac Shiva (ethnologue, rescapé), Radu Ioanid et Alexandra Laignel-Lavastine : ‘Jassy, capitale de l’oubli’.

Extrait

« Quand j’observais leurs visages, ce matin, pendant qu’ils m’insultaient et que certains me frappaient, j’essayais de toutes mes forces de partager leur enthousiasme, d’adhérer à leur combat. De toutes mes forces, sachant que tant je ne penserais pas comme eux, ne serait-ce qu’un instant, je ne trouverais pas les mots pour expliquer la haine qu’ils me vouent, et peut-être même la justifier. »

« Il en va comme de la mort d’un être cher, écrit Mihail dans son Journal. On ne comprend pas, on n’y croit pas. La pensée s’arrête, le cœur ne sent plus rien.
A plusieurs reprises, j’ai eu les larmes aux yeux. Je voudrais pouvoir parler. »

« Entre-temps l’écrivain s’était assis à sa table et, me relevant pour regagner ma place, j’avais surpris son regard sur ses hôtes, cet œil avide de chasseur, noir et dur, qu’il portait sur ses semblables, et je m’étais alors rappelé ce qu’il me disait un instant plus tôt : « Si l’Europe survit, je voudrais que demeure au-dessus de ses cendres le roman que je suis en train d’écrire ». »

« Nous croyons aveuglément en la parole de nos parents, et plus tard nous la reprenons à notre compte pour la transmettre à nos enfants. Pourquoi est-il si difficile d’aller contre cette parole, de s’éveiller au doute, puis petit à petit à la conscience d’une ‘vérité’ différente ? »

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