L’archipel du chien ****

archipel du chien

« L’archipel du Chien » de Philippe Claudel, paru chez Stock, se lit d’une traite: c’est un roman âpre et glaçant, une fable grinçante et dérangeante qui témoigne d’une vision extrêmement sombre et désabusée d’une humanité égoïste, cynique, lâche, minable. La lecture en est bouleversante, portée par un style à la fois fluide et parfaitement maîtrisé.

L’histoire

Sur une petite île de l’archipel du Chien vit depuis toujours une petite communauté de pêcheurs. Au pied du volcan, le Brau, qui parfois gronde et fait trembler la terre, les habitants mènent une existence paisible, sous l’autorité du Maire, du Curé, de l’Instituteur, et aux bons soins du Docteur. Un jour, on découvre sur la plage les corps de trois hommes noirs, morts, amenés là par le courant. Pas question de troubler l’ordre établi, ou -pire- de nuire au projet immobilier ambitieux dont s’occupent les notables, on décide, vite fait bien fait, de se débarrasser des cadavres et de garder le secret sur cette affaire.

Et je vous laisse découvrir les tenants et les aboutissants, rien ne sert de…divulgâcher !

Pourquoi le lire

Voici bien longtemps que j’avais pas été saisie par un roman au point de ne plus le lâcher jusqu’à la dernière page. Le scénario comporte de nombreux rebondissements, véritables claques successives dont on sort abasourdi. J’ai été impressionnée par la façon souvent très drôle dont sont campés les personnages, uniquement identifiés par leur fonction ou une caractéristique propre (c’était déjà le cas dans ‘L’enquête’, autre roman de Philippe Claudel) : le Maire, le Docteur, la Vieille, l’Instituteur, le Commissaire (‘comme une fouine qui rongeait de ses crocs sales chaque seconde de vie’), Fourrure (et sa perruque, ‘immonde raccommodage de lambeaux et de peluches’), le Curé (et ses abeilles), le Boueux, la Secrétaire (cette ‘bonite peinturlurée’), etc.
J’ai aimé aussi les descriptions de la nature, du temps, la circulation entre les espaces (la mer, sur terre, et sous terre), le surgissement d’éléments symboliques : un odeur pestilentielle se répand, la pêche au thon se transforme en bain de sang. Il est évident que ce roman est avant tout une fable, il en emprunte les codes: cette île est une image en réduction de notre monde qui révèle ici sa face hideuse (secrets, mensonges, trahisons, compromis douteux), un monde qui ne croit plus en rien, où l’obscurantisme l’emporte sur la connaissance, et qui court à sa perte. Ce récit fait froid dans le dos, sera-t-il pour autant à même d’éveiller quelques consciences ?

Un grand merci à Netgalley et aux éditions Stock de m’avoir permis de découvrir ce livre.

Poursuivre la déambulation

Ce nouveau roman est tout à fait dans la lignée de ceux qui ont fait le succès de Philippe Claudel, dont je vous recommande vivement la lecture : ‘Les âmes grises’, ‘Le rapport de Brodeck’, ‘L’Enquête’. ‘Les âmes grises’ a d’ailleurs été adapté au cinéma avec Jean-Pierre Marielle et Jacques Villeret.
En lisant ‘L’archipel du Chien’, ce sont aussi les images du film
‘La Chasse’ de Thomas Vinterberg qui sont revenues à mon esprit – arrivés à la page 165, vous comprendrez pourquoi.

Extrait

« C’était toujours pareil avec les hommes qui ont étudié. Le Maire se disait que si le monde tournait mal, c’était la faute aux hommes comme l’Instituteur, empêtrés d’idéaux et de bonté, qui cherchent jusqu’à l’obsession l’explication du pourquoi et du comment, qui se persuadent de connaître le juste et l’injuste, le bien et le mal, et croient que les frontières entre les deux versants ressemblent au tranchant d’un couteau, alors que l’expérience et le bon sens enseignent que ces frontières n’existent pas, qu’elles ne sont qu’une convention, une invention des hommes, une façon de simplifier ce qui est complexe et de trouver le sommeil. »

« Ce que lui voulait, c’était bien leur faire sentir qu’ils étaient tous liés les uns aux autres, et que le temps avait beau les éloigner du matin de la découverte macabre, ces mêmes corps les lestaient toujours comme une gueuse. L’un d’entre eux ne voulait pas seul en supporter la gêne. Il leur fallait à tous partager le fardeau. »

« La plupart des hommes ne soupçonnent pas chez eux la part sombre que pourtant tous possèdent. Ce sont souvent les circonstances qui la révèlent, guerres, famines, catastrophes, révolutions, génocides. Alors quand ils la contemplent pour la première fois, dans le secret de leur conscience, ils en sont horrifiés et ils frissonnent. »

« Il s’en foutait du salut des âmes, du Purgatoire, de l’Enfer et de toutes ces conneries. Une lointaine formation de comptable par correspondance lui avait appris que la vie n’était qu’une addition terrestre de moments heureux et amers qui, au final, quoi qu’on fasse, compose un bilan nul. »

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