La disparition de Jim Sullivan ***

Jim Sullivan

« La disparition de Jim Sullivan » de Tanguy Viel est un exercice virtuose de mise en abîme. J’ai beaucoup aimé les autres ouvrages de cet auteur, mais celui-ci est mon préféré ! Certes, vous n’apprendrez pas grand-chose de neuf sur Jim Sullivan, mais en refermant le livre, les habituelles ficelles du ‘roman américain’ n’auront plus de secret pour vous, et alors, ce sera votre tour, bibliophile francophone, de définir ce qu’est au fond, un ‘roman américain’. Bonne chance !

L’histoire

Pour écrire un vrai roman américain, il vous faut un héros avec un nom qui sonne, prenons par exemple ‘Dwayne Koster’, et quelques éléments caractéristiques obligatoires : le personnage principal est un universitaire, divorcé, qui vit dans la région de Détroit, et se poste dans sa voiture (une Dodge), à proximité de son ancienne maison, pour observer son ex-femme avec un amant détestable. Le décor étant posé, l’histoire peut commencer, et Dwayne Koster n’a pas fini d’en découdre avec toutes les embûches semées par l’auteur partout sur son passage.

Et je vous laisse découvrir les tenants et les aboutissants, car on n’est pas là pour spoiler.

Pourquoi le lire

Et voici qu’un auteur français se lance dans la contrefaçon, en s’attaquant au ‘roman américain’ ?! Ne nous y trompons pas, « La disparition de Jim Sullivan » est en fait un roman bien français, original, humoristique, et volontiers impertinent. Tout au long du livre, Viel nous dévoile la trame de son travail, et raconte l’histoire de la fabrication d’une fiction, en empruntant à des règles qui paraissent emblématiques de la littérature outre-Atlantique. Le résultat est un pur bonheur de lecture, on assiste à la fois aux errements du malheureux Dwayne, sur un premier niveau, et aux choix argumentés de l’auteur, sur un second niveau, pour faire avancer l’intrigue à la manière d’un scénario de cinéma. Implicitement, ce texte pose la question des stéréotypes en littérature; je ne crois pas qu’il existe ‘une’ littérature américaine, même je me demande parfois si la vogue des cours de ‘creative writing’ ne risque pas d’entraîner une uniformisation de la création littéraire.

Poursuivre la déambulation

Les Etats-Unis sont bien souvent en France l’objet de sentiments ambigus, dans un vaste mouvement pendulaire d’attraction-répulsion. Bon nombre d’écrivains francophones se sont frottés à l’Amérique, et de façon très diverse : on pense à Philippe Labro qui nous livre ses réflexions dans ‘L’étudiant étranger’, mais aussi à Joël Dicker qui situe l’action de ‘La vérité sur l’affaire Harry Québert’ dans le New Hampshire, ou encore à Gaëlle Josse avec ‘Le dernier gardien d’Ellis Island » – trois exemples qui prouvent bien qu’il n’existe pas ‘un type de’ mais ‘pléthore de’ romans américains dans la galaxie des auteurs francophones !

Extrait

« C’est vrai, disait Dwayne, notre histoire ressemble à un roman, on dirait du Jim Harrison, tu ne trouves pas ? Et elle lui répondait que non, que c’était une histoire pour une femme, une histoire pour Laura Kasischke ou Joyce Carol Oates. ou bien du Richard Ford, songeait-il en regardant un papillon nocturne s’agacer sur le plafonnier.  Peut-être Alice Munro, pensait-elle. Non, je sais, reprenait-il, c’est du Philip Roth. »

« Ce n’est pas faut d’avoir essayé d’imaginer la conversation entre Dwayne et Millie, je veux dire, celle qui aurait eu lieu s’il avait choisi la voie du consensus, s’il avait quitté le hangar et s’était assis là, dans la cafétéria, et l’avait attendue. Que la voyant revenir il lui aurait dit quelque chose comme ‘il faut que je te parle’, l’aurait laissée s’assoir en face de lui, aurait baissé les yeux sur son verre de bière et puis lancé une phrase comme ‘ si c’est pour l’argent que tu fais ça…’  »

« Si j’étais un vrai romancier américain, c’est sûr que j’en aurais profité pour raconter dans le détail la vie de Ralph Amberson, toutes ces années passées dans l’Arkansas ou le Dakota du Sud parce que là, oui, il y aurait eu de l’Amérique en barre, celle des vieux fusils dans les coffres de pick-up et les John Deere abandonnés sous les préaux, celle des vaches nocturnes du Kansas et les sauterelles de l’Iowa qui déchirent les rideaux de blé, sans parler de toutes ces maisons solitaires posées là dans la plaine comme devant l’océan, encaissant les tornades dans la chaleur de juillet. »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s