Black Village ***

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« Black village » de Lutz Bassmann alias Antoine Volodine vient ajouter une nouvelle pierre à l’édifice du ‘post-exotisme’, mouvement littéraire ou plutôt espace-temps commun à l’œuvre de cet écrivain singulier, qui avait remporté en 2014 le prix Médicis pour « Terminus radieux ». Comment d’ailleurs ne pas faire le parallèle entre les trois êtres reclus qui racontent des histoires dans ‘Black Village’, et les voix multiples de Volodine qui emprunte diverses identités pour signer depuis plus de vingt ans une œuvre polymorphe, mais très cohérente?

L’histoire

Après leur mort, Tassili, Goodman et Myriam sont enfermés dans l’obscurité et pour ne pas perdre la notion du temps, ils se racontent des histoires, probablement inspirées de leur passé d’activistes, qui toutes, naissent d’une trame commune et retournent brutalement au néant, interrompues.

Et je vous laisse découvrir les tenants et les aboutissants, car on n’est pas là pour spoiler.

Pourquoi le lire

On retrouve dans ce livre bon nombre de thèmes récurrents chez l’auteur: enfermement, échec des révoltes et toute-puissance des autorités, misère et solitude individuelle. Cependant, malgré l’atmosphère oppressante de cet univers post-apocalyptique, le style très maîtrisé de l’auteur, mêlant mystère, drôlerie, poésie et noirceur rend la lecture très agréable; de plus la structure en miroir (34 textes ‘jumeaux’ se répondent autour de l’axe central du chapitre 18) nous met dans la situation des narrateurs, en nous forçant à nous souvenir, à revenir en arrière. J’ai aimé ces interruptions brusques des ‘narrats’ (rebaptisés ‘interruptats’), qui laissent le lecteur libre d’imaginer à son gré la suite des histoires – à moins que la fin n’aie déjà été énoncée quelques lignes plus haut, et que ces phrases brisées en plein vol ne soient que des chausse-trappes destinées à nous perdre ? Les noms des personnages résonnent comme des percussions et mériteraient une analyse à eux seuls : Sabakaïev, Kurkovian, Klokov, Sasha Yomoshiguine…et que penser de ces étranges oiseaux survenant en contrepoint de ce récit polyphonique ?

Poursuivre la déambulation

La couleur noire, évoqué dans le titre ‘Black Village’, est omniprésente. C’est la raison pour laquelle en écho à cette lecture, je vous propose un voyage dans ‘L’Outrenoir’ de Pierre Soulages, dont les œuvres sont exposées au Centre Pompidou, mais aussi – et je vous recommande absolument la visite ! – dans le Musée qui lui est consacré à Rodez. Il a dit : « J’aime l’autorité du noir, sa gravité, son évidence, sa radicalité. Son puissant pouvoir de contraste donne une présence intense à toutes les couleurs et lorsqu’il illumine les plus obscures, il leur confère une grandeur sombre ».

Extrait

« Voilà que soudainement des bribes me revenaient, mal liées entre elles certes mais formées de phrases qui suscitaient en moi des images. Cela surgissait d’un trou à la fois extérieur à moi et intérieur, un trou noir de nos mémoires et de nos ténèbres, en tout cas les miennes. »

« Derrière ses paupières de petit animal autistique elle s’était de nouveau recluse. C’était un être égaré, sans défense, qui barbotait dans l’épouvante et qui était digne de compassion, oh, combien digne. »

« Motus, moritori était une pièce écrite par Gavadjiyev pendant des journées d’intense cafard. Il l’avait composée au milieu des ruines et dans la fumée des incendies qui persistaient alors que pourtant tout s’était effondré, alors qu’il ne restait plus ni maisons, ni habitants, ni civilisation à brûler. Si des critiques avaient survécu, sans doute auraient-ils reproché à l’auteur quelque chose comme un pessimisme trop caricatural et un manque de foi dans les capacités de l’humanité à se régénérer après le malheur, mais par chance pour la réception de la pièce, les journalistes et les juges littéraires avaient, comme tout le monde ou presque, été réduits en mottes charbonneuses. »

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