Notre vie dans les forêts ***

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« Notre vie dans les forêts » de Marie Darieussecq se lit vite, mais fait partie de ces romans dont on reste imprégné longtemps après leur lecture. Dans un futur pas si lointain, il y a donc encore des forêts (bonne nouvelle), elles servent de repaire pour des fugitifs. Mais à quoi ressemblent leurs vies ? Des individus issus d’un système intrusif mais protecteur ont-ils encore la capacité physique et mentale de survivre en pleine nature ?

L’histoire

La narratrice, Viviane, était psy. Elle vit désormais dans la forêt, avec sa ‘moitié’, Marie, dite ‘La Chochotte’, sorte de clone créé pour lui servir de ‘réservoir à organes’ en cas de pépin. Dans la communauté, les ‘moitiés’ sont bien pratiques pour se taper le sale boulot. Viviane, elle, écrit son histoire. Elle sent bien qu’elle n’en a plus pour longtemps, elle est diminuée physiquement et peine à aligner ses idées. Mais elle a besoin de témoigner, avec ses mots, son humour, sa candeur – et ce qu’elle révèle est terrifiant.

Et je vous laisse découvrir les tenants et les aboutissants, car on n’est pas là pour spoiler.

Pourquoi le lire

Le personnage de Viviane est extrêmement attachant; au travers de ses mots on la sent tellement vulnérable, et son histoire, qui se révèle au fil des pages, est vraiment poignante. La grande force de Marie Darrieussecq est d’instaurer ce style parlé, simplissime et d’une grande puissance poétique : j’ai aimé les ‘Ha!’ qui viennent ponctuer les propos de Viviane, les références à des éléments de culture disparus (‘Freud était un psychiatre autour de 1900’), les identifiants des personnages (‘le cliqueur’), et les équations de simplification du langage (‘Rouge = sang = couleur’…). Le lecteur doit lui-même recoller les morceaux, mais ils n’y sont pas tous ; reste alors une part de mystère qui continue de le hanter, bien après avoir refermé le livre.

Poursuivre la déambulation

Bien souvent les dystopies laissent entrevoir des lendemain terrifiants, qui le plus souvent, et fort heureusement, demeurent cantonnés dans le domaine de la fiction: on pense à « 1984 »  de George Orwell, écrit en 1948, ou au premier « Blade Runner » (1982) dont l’action se situe en 2019, ou encore à « Soleil Vert », excellent film de Richard Fleischer sorti en 1974, qui se déroule en 2022. Mais le rôle des dystopies n’est-il pas aussi, en libérant l’imaginaire, de figurer un futur possible et dont on préfèrerait s’abstenir? ‘I would prefer not to’, disait Bartleby. Oui, nous préfèrerions si possible, ne pas finir ‘notre vie dans les forêts’.

Extrait

« Les médecins ne manquaient jamais de me rappeler que je respirais avec un de ses poumons. Et plus tard, que je filtrais ce que je buvais avec un de ses reins. Et puis il a été question que je lui prenne un œil, quand j’ai été atteinte d’un grave trouble de la vue. Forcément, je me disais, ce genre de relation physique ne peut manquer de créer des liens. »

« Il dit qu’ils peuvent me faire sauter comme un grille-pain, avec ça. Me terminer à distance. Bah, je lui dis, de toute façon je tombe en morceaux. Alors on se tombe dans les bras. Ha! »

« Il voulait libérer les moitiés. C’était son grand truc, sa grande idée. Ensuite, il rêvait : c’était une armée de soldats endormis. Il me parlait d’une armée de soldats d’argile cuite, enfouis quelque part en Chine à l’époque antique, et qu’un souffle de vent pourrait réveiller, ranimer en rangs pour marcher sur la terre… »

Une réflexion sur “Notre vie dans les forêts ***

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