Taba-Taba*

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Le titre du dernier roman de Patrick Deville, Taba-Taba, peut laisser penser qu’il y est question d’une lointaine contrée enchanteresse, façon Bora-Bora. Mais c’est à un voyage beaucoup plus complexe et érudit que nous convie l’auteur; à travers l’espace et à travers le temps, il tisse un lien serré entre les arcanes de son histoire familiale, et les évènements qui ont marqué l’Histoire (avec un grand, grand H).

L’histoire

Le livre relate le périple de Patrick Deville, entre 2015 et 2017, sur les traces de ses aïeux. Parti de Mindin, en Loire Atlantique, il effectue un tour de France en voiture, qui le mène du Nord-Est au Sud-Ouest, de Chailly-en-Bière à Bram, Moissac et Sorrèze. Menant un véritable travail d’enquêteur, fondé sur des documents retrouvés à la mort de sa tante Monne, il entreprend aussi des voyages à l’étranger. Peu à peu, l’histoire familiale se dévoile, depuis la départ du Caire en 1862 de la singulière ‘petite fille en blanc’, jusqu’à l’asile psychiatrique, le ‘lazaret’ de Mindin où grandit dans les années soixante le jeune Patrick.

Et je vous laisse découvrir les tenants et les aboutissants, car on n’est pas là pour spoiler.

Pourquoi le lire

Au-delà de cette quête, l’ambition de l’auteur est beaucoup plus large, puisqu’il s’attèle en fait à retracer l’histoire de la France, et celle de la présence française dans le monde, depuis le Second Empire, jusqu’aux attentats qui ont ensanglanté Paris en 2015. Les chapitres sont courts, mais ne nous y trompons pas : le texte, extrêmement érudit et documenté, est d’une densité absolue; en l’espace de quelques lignes, il faut être prêt à faire des bonds de quelques dizaines d’années et quelques milliers de kilomètres. J’ai tenu héroïquement jusqu’à la dernière page, mais quel effort pour en arriver là ! Pourtant le style de Patrick Deville est puissant, il termine souvent les paragraphes ou les chapitres par une petite phrase au futur antérieur pleine d’ironie, ce qui donne du souffle au récit, et nous incite, malgré tout (!), à poursuivre.

Poursuivre la déambulation

Dans « Taba-Taba », il est question à plusieurs reprises d’Alexandre Yersin, dont Patrick Deville avait raconté le parcours dans son roman « Peste et choléra », qui a remporté le Prix Femina en 2012. Si vous ne connaissez pas l’œuvre de Deville, je vous conseille de commencer par celui-ci, qui m’avait énormément plu. « Kampuchéa » est aussi une option, mais il faut avoir un solide moral pour aborder l’histoire du Cambodge au temps des Khmers rouges…à vous de voir !
L’enquête menée par l’auteur dans « Taba-Taba » présente des similitudes avec celles de Modiano dans « Dora Bruder », et celle de Boltanski dans « La Cache » – deux ouvrages dont je vous recommande la lecture !

Extrait

« Comme un peu partout dans le monde, ils étaient convaincus que les Français devaient chaque jour se réjouir de leur passeport, de vivre dans un pays où rien ne manquait, ni les cinémas, ni les librairies. Cet enthousiasme pourrait un jour les amener à courir des risques insensés pour gagner l’Europe, à se retrouver enfermés dans un camp de migrants ou un centre de rétention aéroportuaire. »

« Pendant ces quatre jours, trois heures et deux minutes que va durer la traversée, on retrouve dans l’actualité cette apparence bariolée des évènements, ce grand foutoir au-dessus de quoi selon Hegel planerait pourtant la Raison guidant l’Histoire vers son accomplissement. »

« Ces reliques sacrées, rapportées de l’enfer, sorties des deux grands coffres noirs comme du tombeau d’un pharaon, ont échappé aux bombardements allemands de 1940, aux bombardements anglais de 1945. On referme les malles. On ne jettera jamais rien. »

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